Une démarche sans précèdent : la compétitivité française vue par les partenaires sociaux.

Les partenaires sociaux, représentants des salariés et des chefs d’entreprise qui, tous les jours, font l’économie, ont lancé début 2010 une initiative inédite, établir un diagnostic commun sur la compétitivité. Trois organisations d’employeurs (MEDEF, CGPME, UPA) et trois organisations salariales (CFDT, CFTC, CFE-CGC) ont présenté en juin 2011 leur « Approche de la compétitivité française ». Cela constitue une démarche sans précédent, certes franco-française mais pas sans rapport avec l’Europe. C’est la première fois qu’il y a un échange entre partenaires sociaux sur des thématiques qui ne sont pas purement sociales mais se placent en amont, ici la compétitivité. La compétitivité n’est pas une fin en soi mais un moyen pour avoir de l’emploi et de la croissance. Il y a donc eu « délibération sociale ».

Pendant l’année 2010 et le début de 2011, toutes les organisations syndicales sauf la CGT, avec laquelle il y a  cependant eu des contacts, ont participé aux débats. FO y a participé mais n’a pas voulu apparaître dans le texte final. Celui-ci posait un diagnostic commun et présentait six leviers sur lesquels agir afin de sortir du déficit de compétitivité :

Six leviers pour la compétitivité

Le premier levier à actionner est l’innovation. Parmi ses atouts, la France compte sa capacité de recherche fondamentale et des dispositifs de soutien à l’innovation - le Crédit Impôt-Recherche, les pôles de compétitivité, les pôles d’innovation pour l’artisanat et les petites entreprises. Il convient cependant d’aller plus loin et pour ce faire il est nécessaire de prendre l’innovation dans son acception la plus large et pas seulement en termes de haute technologie, et ce dans l’ensemble des organisations, qu’elles soient publiques ou privées. Il faut mieux tirer parti des résultats de la recherche publique, notamment dans les disciplines où elle peut conduire à la mise sur le marché de produits ou de services nouveaux.

L’innovation n’est pas seulement technique, elle inclut le marketing, le design, mais aussi l’organisation du travail et le management. La compétitivité est un écosystème dont on ne peut pas séparer les éléments. Aussi faut-il renouveler les formes actuelles de management, dans toutes les dimensions de celui-ci (motivation, rémunérations, gestion des carrières, association des salariés aux performances et aux orientations de l’entreprise) mais aussi les relations entre acteurs économiques (salariés, Etat, employeurs, partenaires sociaux, universités, collectivités locales, services publics, monde associatif, système d’éducation et de formation, système financier...) qui doivent tous être impliqués.

Deuxième levier, le capital humain. Les pays « développés » ont un avantage pour le moment sur la qualité de la main d’œuvre. Notamment, la France compte parmi ses atouts la qualité et le savoir-faire de la main d’œuvre et un dynamisme démographique qui la singularise parmi les autres pays européens. Toutefois, son taux d’emploi est plus faible qu’ailleurs, notamment aux deux extrémités de la vie active (jeunes et seniors).

Pour aller plus loin, il est nécessaire de rechercher une meilleure adéquation des formations aux besoins de l’économie, depuis la formation initiale jusqu’à la formation professionnelle, en passant par la formation universitaire et l’apprentissage ; de faire évoluer les modes de recrutement des entreprises et les politiques de gestion de carrière pour mieux prendre en compte l’ensemble du cycle de la vie professionnelle ainsi que les aspirations des salariés ; d’étendre la formation continue aux salariés qui, jusqu’à présent, y accèdent le moins, afin de satisfaire une double exigence - répondre aux besoins croissants de compétences des entreprises et favoriser l’employabilité des salariés, tout en répondant à leurs attentes en termes de parcours professionnel -.

Troisièmement, il faut tirer meilleur parti de notre position dans une Europe ouverte.

La France est la deuxième économie de la première puissance économique mondiale, l’Europe. Porte maritime sur le continent européen et carrefour des pays européens, elle bénéficie en outre d’une situation géographique privilégiée. Pourtant elle n’en tire pas tout le parti possible, comme en atteste le manque à gagner de croissance et d’emplois dans le secteur portuaire, au bénéfice de grands ports européens concurrents.

Pour mieux tirer parti de sa position en Europe, la France doit mieux exploiter ses atouts géographiques, porteurs d’activités non délocalisables - activités portuaires, directes ou indirectes, fret ferroviaire, logistique, tourisme - ; mettre en cohérence son environnement fiscal, social, réglementaire et institutionnel avec les exigences de compétitivité dans un marché unique européen qui est en effet devenu un espace de mobilité totale des unités de production, des centres de recherche, des compétences et des capitaux ; stabiliser et alléger autant que possible le cadre et les pratiques de l’administration aux niveaux français et européen ; assurer la qualité et la continuité des services publics dans une Europe ouverte ; œuvrer en faveur d’une meilleure coordination des politiques industrielles, fiscales et sociales en Europe.

En point quatre, on constate que les entreprises françaises ont des marges inférieures à celles des entreprises allemandes. Pour y remédier, elles doivent se doter des moyens de financement nécessaires. Retrouver le niveau de croissance et d’emploi dont la France a besoin impose de dégager davantage de ressources pour renforcer et développer le système productif en France et de faciliter l’accès des entreprises à ces ressources ; de dégager des marges de manœuvre budgétaire (Etat, collectivités territoriales) en faveur des dépenses d’avenir (éducation, formation, recherche, infrastructures, ...) tout en préservant l’équilibre des finances publiques ; de permettre aux entreprises de dégager les moyens financiers nécessaires au développement de leurs investissements et à leurs dépenses de recherche. Dit plus brutalement, il faut que les marges augmentent et qu’elles ne servent pas aux dividendes mais aux investissements. On peut noter que les aides d’Etat sont souvent allées aux bas salaires et pas aux industries soumises à la concurrence internationale, il faut que cela change.

Cinquièmement, il faut dynamiser le tissu d’entreprises.

Créer plus de croissance et d’emplois suppose quatre conditions principales : encourager l’entrepreneuriat, depuis la création jusqu’à la transmission-reprise ; améliorer les relations interentreprises (grandes entreprises/PME, inter-TPE, producteurs/distributeurs, donneurs d’ordres/sous-traitants, ...) ; développer les coopérations, notamment entre les PME et les grandes entreprises, et entre les TPE/PME et les organismes de recherche, publics ou privés ; poursuivre, notamment dans le cadre de la Conférence Nationale de l’Industrie (CNI), le travail de construction des filières industrielles en vue de créer un réseau d’entreprises, de taille intermédiaire, autonomes plus fortes et plus compétitives. « Les Allemands chassent en meute », les Français doivent en faire autant.

Enfin « last but not the least » , le sixième levier sur lequel il faudra agir est le coût du travail en repensant l’assiette du financement de la protection sociale.

En France, les prélèvements sur le travail restent un frein au développement de l’emploi et à l’amélioration de la compétitivité des entreprises, malgré les dispositifs d’allègement mis en œuvre depuis près de vingt ans. Il ne s’agit évidement pas de remettre en cause la protection sociale, mais de réfléchir aux moyens de substituer d’autres sources de financement à une partie des prélèvements reposant actuellement sur le seul travail.

Une réflexion approfondie et globale sur une nouvelle répartition entre ce qui doit être payé par la solidarité nationale (l’impôt) et ce qui doit être pris en charge par la solidarité professionnelle (les cotisations sociales), constituerait sans doute une méthode à explorer.

Un autre chantier

L’originalité de la démarche a permis de dépasser les approches idéologiques. La compétitivité, nous l’avons dit, n’est pas une fin en soi, mais le préalable à plus de croissance, plus d’emploi et plus de cohésion sociale. Pour la première fois, une analyse commune a été menée par la plupart des partenaires sociaux. Cette réflexion commune a permis d’identifier des priorités, sur lesquelles construire un projet collectif de croissance et de progrès.

Maintenant s’ouvre un deuxième chantier, celui de la convergence vers des solutions concrètes. Cela ne se fera pas en un jour. L’industrie a un temps plus long que la finance et encore plus long que celui de la politique qui lui-même est plus long que celui des médias. La réalisation de ces priorités suppose un dialogue des partenaires sociaux, nourri et continu, à tous les échelons : interprofessionnel, branches et entreprises, dans le domaine social (emploi, formation, sécurité professionnelle...) mais aussi dans le domaine économique. Il faut de la persévérance et un minimum de consensus.

Les organisations signataires continueront de travailler ensemble sur les questions relatives au développement économique et social du pays. Mais il faudrait que les politiques écoutent les partenaires sociaux et que le sujet sorte du débat politicien pour être replacé dans la perspective de l’intérêt national.

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